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Les prisonniers du bois Bernier


Témoignage de Mr Emile Henry, Echevin Honoraire, dont le texte manuscrit a été remis à René Coquelet à l’occasion de l’exposition organisée par le Modélisme club Gosselien en septembre 2004 et consacrée au 60e anniversaire de la libération de Gosselies

En voici le contenu intégral publié avec son accord.
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Gosselies le 5 septembre 1944

 


Depuis la veille, la ville respire. On ne réalise pas encore pleinement que la liberté nous a été rendue.
Il est environ 15 heures ; un détachement américain composé de neuf jeeps et d’un véhicule blindé léger armé d’un canon et d’une mitrailleuse lourde s’arrête sur la Grand ‘place. L’officier américain interroge les quelques résistants qui se trouvent sur la place. Ils veulent se rendre par le plus court chemin au bois Bernier. C’est à Liberchies. Il nous propose de guider la colonne vers cet endroit, où d’après des renseignements qui lui sont parvenus des soldats allemands se seraient cachés.
Nous sommes trois à nous embarquer dans les jeeps : Freddy Depoplimont, le chef du FI à Gosselies, mon beau-frère Jules Renoir et moi-même. Je n’ai pas d’arme ; un GI me prête un pistolet.
Nous traversons Thiméon et gagnons les hauteurs de Liberchies pour descendre à travers champs et prairies vers le bois Bernier. Là, aujourd’hui l’étang des fouilles. De l’environnement de l’époque, il reste une ferme.
Mon beau-frère accompagne le lieutenant. Ils vont s’enquérir auprès du fermier pour savoir s’il n’a pas aperçu des soldats allemands. La réponse est vague et craintive.
Devant la ferme, entre la route et l’orée du bois, s’étend le jardin. Des rangées de pommes de terre ont été déplantées, comme si des inconnus avaient voulu trouver de la nourriture.
Le lieutenant s’est vite fait une opinion. Les jeeps entourent le bois. Le blindé se déplce vers sa limite sud. Du haut de la tourelle du blindé, muni d’un mégaphone, le lieutenant crie « Deutsche Soldaten ! Herauskommen ! » à plusieurs reprises. Rien ne bouge. Je suis resté auprès d’une jeep à peu près aux deux tiers du bois. En guise de sommations, trois coups du canon léger sont tirés à travers les buissons. Aussitôt, dans la clairière qui me fait face des soldats allemands sortent les mains sur la tête. Ils sont au nombre d’une cinquantaine que les GI fouillent consciencieusement. Ils leur laissent les souvenirs personnels mais raflent tout ce qui peut donner des indications militaires. Ils confisquent aussi d’énormes liasses de billets de banque français tout neufs.
Il n’y a, comme officiers allemands que quelques sous-lieutenants.
Je revois la figure d’un jeune soldat qui a remarqué que je parlais allemand. Il me demande d’expliquer au GI que le papier qu’il veut lui confisquer est un titre qui indique qu’il est étudiant en médecine, qu’il appartient au corps médical et qu’il est protégé par la Croix-Rouge internationale. L’américain lui rend son certificat.
On les fait sortir du bois, on les dénombre : 17 rangs de trois soit 51 prisonniers.
A ce moment, du bois qu’ils viennent de quitter on entend s’élever un cri inhumain, comme si on était en train d’égorger quelqu’un.
Le lieutenant et quelques hommes pénètrent dans le bois et découvre le cadavre d’un GI qui a été étranglé après que les Allemands se soient rendus.
Il faut nécessairement retrouver le coupable et pour ce faire ratisser le bois au peigne fin. Le blindé reprend sa place à la lisère sud. Les GI sont alignés sur toute le largeur du bois.
J’ai été posté près de la jeep aux 2/3 du bois. Je suis muni d’une arme solide : un Mauser pris aux Allemands. Le lieutenant m’a expliqué que si je voyais quelque chose bouger dans les buissons je devais titrer bas pour ne pas tuer. Lors d’opérations de nettoyage comme celle-ci, il était arrivé que des soldats américains aient été abattus par erreur. Leurs uniformes se confondant avec les feuillages, il était difficile de distinguer si on avait à faire à un ennemi ou un ami.
Le ratissage commence. Freddy Depoplimont et mon beau-frère Jules Rennoir sont parmi ceux qui s’enfoncent dans l’épaisseur des buissons. Je m’agenouille. Je suis en partie rassuré car trois résistants venant de Liberchies m’ont rejoint. Je leur donne à chacun un Mauser et à une distance de dix mètres, ils s’alignent à ma hauteur en parallèle à l’orée du bois.
Le tintamarre est assez impressionnant. Au bruit du canon s’ajoutent les rafales de mitraillette.
Je vois sortir dans la clairière des soldats allemands qui lèvent les bras. Ils sont dix-neuf, en majorité des soldats appartenant à l’armée de terre de la luftwaffe. Parmi leurs uniformes gris, quelques uniformes verts de la Wehrmacht. L’étrangleur se trouve donc parmi ce deuxième groupe. Ils sont alignés à la suite des autres.
Le corps de l’Américain, tué traitreusement, est étendu sur la plage avant du blindé recouvert d’une bâche.
La radio crépite. La colonne est appelée d’urgence en renfort en direction de Fleurus où de solides escarmouches ont lieu avec des chenillettes allemandes. C’est au cours de ces contacts que Jean Gonsette sera mortellement blessé.
Les Américains nous confient, à nous trois, le groupe de septante prisonniers. Nous les ramenons vers Gosselies. Leur nombre leur permettrait de se rebeller victorieusement, mais ils se taisent. Ceux de la Luftwaffe se passent des cigarettes.
Je suis monté sur le point haut d’un chemin creux. Je leur explique que, contrairement à ce que la populace a fait subir aux pilote américains faits prisonniers et promenés dans Paris, ils seront protégés à la condition qu’ils se tiennent tranquilles.
Nous les ramenons sur la Grand’ place. De bonnes âmes veulent déjà leur donner à boire et à manger.
L’ordre des Américains est formel ; ils n’auront à boire et à manger que lorsque l’auteur du crime aura été trouvé ou dénoncé.


 

(coll. E. Henry)


La photo en montre quelques uns assis devant les murs à l’ombre de la Tour de Gosselies et de l’école moyenne. Devant eux, au centre Freddy Depoplimont, à gauche Jules Rennoir, à droite Emile Henry. Les deux autres résistants armés se sont joints à nous lors du passage devant l’école de la Providence au faubourg de Bruxelles.

Les prisonniers allemands ont été regroupés dans la cour arrière et je leur ai répété les ordres du QG américain. Rien à boire ni à manger jusqu’au moment où on aura découvert celui qui a manqué aux lois de la guerre.
Quand je reviens voir une heure plus tard, ils sont assis à même le sol par groupes de trois ou cinq. Ils ont laissé, seul, au centre, un soldat en uniforme de la Wehrmacht. Quoiqu’assis, il parait costaud. Sa mine chafouine est surmontée d’une chevelure frisée. Les MP viennent le chercher. La dénonciation silencieuse a ses effets, l’ensembe des prisonniers est ravitaillé. Ils seront transférés vers Charleroi dans la soirée.

C’est Elisabeth Beauthier, fille de résistante et elle-même résistante qui a retrouvé cette photo.
A l’évocation de cet évènement, j’entends encore le cri d’agonie de l’imprudent GI, je revois le regard haineux de l’Allemand. Et j’adresse une pensée chaleureuse à nos compagnons d’armes, à Freddy Depoplimont et à Jules Rennoir.

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coll. René Coquelet

 


 

coll. René Coquelet

 


 

coll. René Coquelet

 

 


 

 coll. Emile Henry
Commentaires
En complément du témoignage de Mr Emile Henry qui précède, on peut préciser que :



À la lecture du marquage figurant sur le pare-choc de la jeep ci-dessus, l’unité américaine qui intervient au bois Bernier est la « B » Troop du 24th Cavalry Reconnaissance Squadron.
Cette unité appartient au 4th US Cavalry Group attaché à la 1st US Army.
Début septembre, elle était affectée au VIIth US Army Corps.






Dans les premiers rangs du groupe de prisonniers allemands on distingue des soldats portant la tenue de saut des parachutistes (Fallschirmjäger). Ce sont probablement des soldats de la 6. Fallschirmjäger Division (dont le Kommandeur, le Gl Rüdiger von Heyking a été fait prisonnier dans le secteur de Mons le 3 septembre) rescapés de la Poche de Mons. Le PC (Stab) de cette unité était initialement prévu à Pont-à-Celles début septembre.
Cette division est engagée en Normandie à partir du 22 juin. Elle est considérée comme détruite dans la poche de Mons les 3-4/09/44.
Du 01/07 au 04/09/44, ses pertes s’élèvent à 2.561 tués, 7.248 blessés et 16.730 disparus ou prisonniers.





Bernard Cuchet

 


 

Mise à jour le Mardi, 22 Septembre 2009 20:51